LE FILM

Le bonheur est un film détonnant, entre burlesque et tragédie sociale : Khmyr, un moujik très pauvre, observe s’empiffrer son voisin Foka, riche propriétaire terrien, alors que sa propre vie ne lui réserve que la misère… Il se lance alors sur les routes à la recherche du bonheur. Si d’abord la chance lui sourit, ensuite, toute la Russie tzariste, les popes, les percepteurs, les voleurs et finalement l’armée s’acharnent à le persécuter, jusqu'à l’envoyer de force à la guerre…. A son retour, il trouve son village transformé par la révolution d’octobre.

Et si le bonheur était dans le kolkhoze ? Mais pour Khmyr, ce n’est peut-être pas si  simple…

Une œuvre à part dans le cinéma soviétique

 

Le Bonheur est un film profondément original, en marge des sentiers battus du réalisme socialiste de l’époque.

 

En effet, il ne s’inscrit pas dans les grands thèmes du cinéma russe, peu de cinéastes avant lui ayant parlé des kolkhozes, et plus largement, du monde paysan.Medvedkine traita ce sujet à la façon d’une comédie burlesque, genre très peu prisé des studios soviétiques.

 

De plus,  alors que le public est encore sous le choc de la découverte du parlant, il choisit de signer  un film muet. Ce sera le dernier tourné en URSS.

Avec ce film, il  enracine son art  dans le folklore des contes populaires.

Eisenstein lui-même n’hésita pas à comparer Medvedkine à Chaplin : « Je viens de voir la comédie de Medvedkine, Le Bonheur, et, comme on dit, je ne peux pas garder le silence. Car aujourd’hui, j’ai vu comment rit un Bolchevik ! (...) Je dois exprimer mon ravissement devant ce qu’apporte Medvedkine : dans son propos, dans ce qu’il révèle d’intelligence, dans son choix des moments merveilleux... Chez Chaplin, le gag est individualiste. Chez Medvedkine, il est socialiste ».

 

On se laisse en effet transporter par l’imagination débordante de Medvedkine, le film étant une succession d’idées toutes plus folles les unes que les autres. 

Le comique y naît alors d’un certain sens de l’étrangeté, de la bizarrerie amusante, d’une stylisation extrême des décors et des personnages.

Le Bonheur est un pur joyau, un film tragique et gai, poétique et bouleversant, un film d’une tendresse infinie et d’une humanité touchante.

Alexandre Medvedkine

 

Alexandre Medvedkine est un aventurier du cinéma.

Ancien cavalier dans l’armée rouge, il réalise son premier film en 1930, puis en 1932, il se lance dans le grand rêve du ciné-train.

L'idée est de renouer avec l'expérience des trains d’agit-prop qui parcouraient la Russie dans les années vingt pour véhiculer les idéaux révolutionnaires auprès de la population.

Mais c'est aussi un retour aux sources, le projet de Medvedkine et de ses compagnons étant de poursuivre le travail de ces pionniers du cinéma qui parcouraient les villes, y filmaient quelques images, et le soir même, organisaient une séance publique devant des salles combles, les spectateurs se ruant pour se découvrir ou voir leurs proches sur l’écran. Medvedkine part de cette idée, et avec trente et un collaborateurs, équipe un train qui va sillonner le pays : un wagon pour les couchettes (un mètre carré par membre !), deux pour le matériel de tournage, un demi-wagon laboratoire pour développer les films, l’autre moitié contenant six tables de montage et un dernier wagon accueillant une petite salle de projection.

 

Il s’agit pour les aventuriers du ciné-train d'inventer un cinéma en contact avec le peuple, de lui rendre accessible l’art, de le faire participer au processus de création.

C'est un studio ambulant qui permet de filmer la vie du peuple et de lui restituer dans la foulée ces images qui lui appartiennent. 

C’est cette expérience du ciné-train qui a  donné naissance au film Le Bonheur, réalisé en 1934, grâce aux témoignages amassés, à l’observation du quotidien des paysans et de leurs joies et peines confondues…